Conducteur de travaux, puis économiste en bureau d’études, Damien Barthe a cofondé Echoes en 2010. Depuis, il défend une vision élargie de son métier, au croisement de la technique, de l’économie et de la compréhension du projet architectural. Face à un marché plus contraint, à l’empilement des normes et à l’arrivée de l’intelligence artificielle, il plaide pour davantage de dialogue entre les acteurs de la construction.
Maf & Vous

Qu’est-ce qui vous a conduit vers l’économie de la construction ?

Damien Barthe : J’ai commencé comme conducteur de travaux dans une entreprise monotechnique. Je suivais les chantiers, les appels d’offres, les candidatures… Assez vite, j’ai eu envie d’élargir mon champ de vision. Je m’intéressais notamment à la coordination globale d’un chantier, à ce qui se passe au-delà d’un seul lot. Après quatre ou cinq ans, j’ai rejoint le bureau d’études pluridisciplinaire OTE, à Strasbourg. C’était une étape importante : j’y ai acquis toute une culture technique autour des DTU, des normes, de la réglementation et des différents corps d’état.

En passant du côté de la conception, j’ai découvert une forme de dichotomie entre les études et l’exécution. Les CCTP pouvaient devenir de véritables « pavés descriptifs », parfois très longs, pas toujours parfaitement raccord avec les plans. De leur côté, les entreprises reprenaient leurs propres métrés et leurs études. Il arrivait même que certains plans ou détails arrivent très tard, parfois seulement deux jours avant une échéance. Cela m’a fait prendre conscience qu’il manquait quelque chose entre la conception et la réalisation : un véritable trait d’union.

C’est ce constat qui vous a conduit à créer Echoes ?

Oui. À 30 ans, après environ cinq ans dans l’économie de la construction, j’avais envie d’entreprendre. Nous avons créé Echoes en 2010 avec mon associé. Nous arrivions avec une conviction assez naïve : nous allions réussir !

Le contexte n’était pourtant pas simple, puisque nous étions en pleine crise économique. Au bureau d’études, nous étions aussi dans une forme de cocon. Les chefs de projet portaient les opérations et nous avions relativement peu de contacts directs avec les architectes.

En créant Echoes, nous avons découvert tout un écosystème : architectes, bureaux d’études, maîtres d’ouvrage… Il a fallu aller les rencontrer, prendre notre bâton de pèlerin et leur expliquer notre manière de travailler. Très vite, nous avons voulu nous différencier sur un point : rendre les pièces écrites beaucoup plus accessibles aux entreprises. Un CCTP ne doit pas être un document que l’on subit. Il doit permettre à l’entreprise de comprendre le projet, de faire le lien avec les plans et les détails de l’architecte. Nous cherchons donc à produire des documents lisibles, structurés, et surtout cohérents avec la conception.

Vous utilisez le terme d’économiste avec une certaine réserve…

Je me questionne beaucoup sur ce terme. Historiquement, nous étions des métreurs. Puis le métier s’est appelé « économiste de la construction », peut-être aussi parce qu’il existait une forme de complexe par rapport aux ingénieurs et aux architectes. Or, quand je regarde ce que je fais, je ne me considère pas comme un économiste au sens strict. Je suis davantage un passeur. Je dois comprendre le projet architectural, ses contraintes techniques et économiques, puis le traduire pour ceux qui vont devoir le réaliser.

Nous sommes à la croisée de beaucoup de sujets : la structure, les fluides, l’enveloppe, les attentes du maître d’ouvrage, l’architecture, les normes, les règles de l’art… Notre rôle consiste à faire la synthèse de toutes ces contraintes. C’est pour cela que je parle de « trait d’union ». Nous veillons aussi à ce que la conception respecte les règles de mise en oeuvre, et devons vérifier que ce qui a été imaginé puisse être construit dans de bonnes conditions.

Comment définiriez-vous aujourd’hui votre place dans la chaîne de conception ?

Je dirais que nous sommes un appendice de l’architecture. Historiquement, une partie de ce travail était d’ailleurs réalisée par les architectes eux-mêmes. Mais avec l’explosion des normes, des réglementations et des contraintes techniques, cette fonction s’est progressivement autonomisée. Je ne prétends évidemment pas être architecte. L’architecte reste le gardien du temple, celui qui porte le projet et sa conception. Mais nous devons pouvoir travailler avec lui très en amont et très étroitement. Pour moi, l’économiste doit être au service du projet. Et être au service du projet ne signifie pas être dans une relation de servitude : cela signifie apporter une expertise qui permet au projet d’aller au bout de ses ambitions.

 

« Je suis davantage un passeur : je dois comprendre le projet architectural, ses contraintes techniques et économiques, puis le traduire pour ceux qui vont devoir le réaliser. »

 

Dans quel contexte exercez-vous aujourd’hui ?

Le marché est compliqué et douloureux. Nous avons connu plusieurs très bonnes années, puis le marché du logement s’est progressivement tari, jusqu’à devenir extrêmement difficile depuis plusieurs années. Les promoteurs sont particulièrement exposés. La commande un lot peut en modifier cinq autres ? C’est là que nous devons rester vigilants… avec en ligne de mire, le risque d’une transformation encore plus profonde de nos métiers voire de leur suppression…

Vous avez évoqué à plusieurs reprises la question de la synthèse. Est-ce justement l’un des points faibles des projets actuels ?

Oui. Je trouve aujourd’hui les études assez déstructurées. Les outils de communication se sont multipliés mais, paradoxalement, le dialogue réel s’est parfois réduit. Nous sommes passés de l’époque où l’on répondait par fax, avec des délais incompressibles, à celle où tout doit être immédiat. Or un projet a besoin d’être digéré. Dans l’idéal, l’architecte est le chef d’orchestre. Il faut d’abord poser les plans, puis travailler la structure, les gaines, les épaisseurs, les contraintes techniques, et laisser du temps à chacun pour échanger et faire la synthèse.

Aujourd’hui, tout le monde travaille souvent en parallèle. Les études avancent simultanément, et il arrive que les plans soient transmis le jour même de l’échéance officielle. Cela ne laisse plus beaucoup de place aux temps d’arrêt nécessaires à la réflexion. Nous avons donc besoin de réinventer le processus d’études et de remettre du temps dans le projet.

Comment voyez-vous l’avenir du métier dans cinq à dix ans ?

Je reste plutôt confiant. Les gens auront toujours besoin de se loger, de travailler, de se déplacer. Mais il est probable que nous construisions différemment. Je pense que la part de la réhabilitation va continuer à progresser, notamment avec les enjeux de rénovation thermique. Il faudra sans doute construire moins, construire plus sobrement et faire durer davantage l’existant. Les matériaux vont continuer à évoluer, les outils aussi. Mais cette évolution devra être accompagnée par la réglementation et du pragmatisme.

Votre relation avec les architectes semble donc centrale.

Nous devons être au plus proche des architectes. Je veux vraiment travailler main dans la main avec eux. Notre métier n’a de sens que s’il sert le projet. Et pour cela, il faut intervenir suffisamment tôt, comprendre l’intention architecturale et pouvoir apporter notre regard technique et économique sans attendre que tout soit déjà figé.

 

« Dans ce lien entre architecte et économiste, la MAF est très vite devenue une évidence. »

 

Qu’est-ce qui fait, selon vous, un bon économiste de la construction ?

Ce n’est certainement pas quelqu’un qui se contente de réciter le « Vidal de la construction » et de produire des documents. 

Notre métier doit apporter de la valeur. Si nous ne faisons que rédiger un CCTP, certaines entreprises vont de toute façon reprendre les études, refaire les métrés et reconstruire le projet à leur manière. Il faut donc comprendre le projet et savoir jusqu’où chaque acteur a besoin d’être accompagné.

Certaines entreprises sont très autonomes et peuvent refaire une partie des études. D’autres ont besoin d’un CCTP extrêmement précis. Notre travail consiste notamment à définir le périmètre économique du projet, à établir les quantités, à leur associer des prix et à donner aux entreprises un cadre suffisamment clair pour réaliser l’ouvrage comme il a été pensé.

De quoi êtes-vous le plus fier après toutes ces années ?

Nous ne sommes pas l’architecte qui signe le bâtiment. Nous sommes un prestataire au service du projet. Notre satisfaction vient donc des retours des entreprises. Quand un entrepreneur nous dit : « Quand vous nous livrez vos pièces écrites, on sait où vous voulez nous emmener », c’est une vraie reconnaissance. C’est exactement ce que nous cherchons : mettre un maximum de garde-fous dans nos documents pour que la réalisation soit la plus fidèle possible au projet imaginé. Au fond, j’aimerais surtout que notre profession continue à définir sa place.

Nous avons évolué, nos missions se sont élargies, mais cette évolution n’est pas toujours reconnue à sa juste mesure. Notre avenir passe, selon moi, par une relation toujours plus étroite avec les architectes et les autres acteurs du projet. Être économiste, c’est finalement contribuer à faire réussir le projet que l’on nous confie.

Un mot sur votre adhésion à la MAF ?

Dans ce lien entre architecte et économiste, la MAF est très vite devenue une évidence. Le cabinet d’architecture Oslo, avec qui nous collaborons très régulièrement, nous avait mis en relation avec la MAF. Touchons du bois : pour le moment, nous ne sollicitons la MAF que pour nous accompagner dans l’analyse fine de nos contrats et de nos risques… Pour autant, partager nos responsabilités et nos assurances avec nos architectes donneurs d’ordre a très vite pris tout son sens !