Vous êtes l’auteur de L’adaptation intégrale. Bâtir avec la réalité climatique pour nous protéger, qui vient de paraître aux éditions du Moniteur. De quelle adaptation parlez-vous ?
Laurent Rossez : Pour AIA Life Designers1, l’adaptation intégrale au changement climatique est un préalable à tout projet, qu’il s’agisse de rénovation ou de construction neuve, des hôpitaux en passant par les logements jusqu’au grand territoire.
C’est une nouvelle clé d’entrée dans la commande d’urbanisme, d’architecture et d’aménagement du cadre de vie pour aborder les projets. Je milite pour qu’elle soit utile pour toute la profession.
La réduction des émissions de carbone n’est-elle pas déjà suffisante ?
Contrairement à un bilan carbone, un bâtiment inadapté se voit et se ressent. Nous sommes des mammifères, sensibles à la surchauffe des bâtiments sous canicule, à la disparition de nos forêts incendiées, aux débordements de nos rivières lors de pluies torrentielles, et d’une façon générale au dérèglement climatique mal anticipé. L’architecture doit intégrer cette exigence de maîtrise des risques climatiques, dont la trajectoire est dans ses grandes lignes prévisible. Les gestes architecturaux ostentatoires, déconnectés de cette réalité, sont devenus obsolètes.
Ce vaste mouvement d’adaptation au changement climatique amène à repenser nos cadres de vie mais surtout leur mode de production et de transformation. Car nos modes de vie vont devoir évoluer aussi. C’est ce que j’appelle « l’adaptation heureuse » : plus attractive, plus séduisante, meilleure pour la santé, économe et porteuse de sens retrouvé.
Vous dites que l’adaptation n’est pas seulement celle des ouvrages, mais aussi celle des méthodes de travail et du dialogue avec les autres métiers. C’est le sens d’adaptation intégrale ?
Exactement. J’ai appelé cette adaptation « intégrale » parce que c’est une refonte complète et transdisciplinaire de notre vision, de notre façon d’aborder l’aménagement du territoire et nos de modes de vie, à toutes les échelles, du grand territoire à la pièce à vivre. C’est une nouvelle manière d’intégrer la prospective climatique pour mieux arbitrer nos choix.
C’est aussi une politique régalienne au sens noble. L’adaptation intégrale doit innerver tous les droits : ceux de l’urbanisme, de la construction, du social, public, et même du pénal. Pour cela, je prône la création d’un commissariat français à l’adaptation, transverse comme le fut la DATAR pour l’aménagement du territoire. Là où le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan éclaire la trajectoire, ce commissariat aurait pour mission de la mettre en oeuvre concrètement sur l’ensemble des territoires.
Ce doit être une politique interministérielle. Et c’est aussi une nouvelle pratique professionnelle pour les maîtres d’ouvrage et les concepteurs.
« L’adaptation est une nouvelle manière d’intégrer la prospective climatique pour mieux arbitrer nos choix. »
La France compte environ 38 millions de logements, et 300 000 nouveaux logements par an représentent à peine 1 % de renouvellement annuel. Que fait-on pour les existants ?
Par définition, l’adaptation concerne avant toute chose les existants : selon les spécialistes, le parc de 2050 est déjà construit à 85 %. Le neuf doit être incubateur de solutions novatrices mais ce sont bien les existants qui concentrent l’essentiel des e jeux d’adaptation. C’est là que se trouvent aujourd’hui les gens et les risques.
Les bâtiments neufs devraient être des exemples d’adaptation et des bâtiments relais pour les aménagements et bâtiments existants qui peinent à s’adapter. C’est-à-dire des refuges climatiques en cas d’îlot de chaleur, des zones sécurisées en cas d’inondation brutale, ou des capacités d’accueil solidaires en cas d’évacuation temporaire d’une zone. Aujourd’hui, on ne pense absolument pas la ville comme cela ; chaque bâtiment vit sa propre vie, et son propre usage sans aucune solidarité climatique avec les autres.
Migration climatique et dédensification
Les refuges que vous évoquez relèvent des élus qui seuls ont la main sur les bâtiments publics. Cela signifie-t-il que c’est de leur côté que se situe ce regard adaptatif ?
Je ne cloisonne pas les solutions adaptatives au seul secteur public, car nous sommes tous concernés et les acteurs privés doivent jouer leur rôle, à commencer par les investisseurs, promoteurs, assureurs en amont des projets. Concernant les pouvoirs publics, je parle de l’élu au sens large, du national ou local. La problématique de l’adaptation intégrale est tellement complexe que la stratégie générale, jusqu’à l’aménagement du territoire, doit être pensée au plus haut niveau de l’État.
C’est pour cela que j’appelle à la création d’un commissariat à l’adaptation nationale qui s’appuierait notamment sur nos grands laboratoires – le Cerema2, le CSTB, l’Ademe – pour produire les contextualisations et préconisations nécessaires.
Nous savons que certaines villes sont en limite de charge climatique. Continuer à les densifier reviendrait à aggraver les dommages humains et matériels, alors même que la logique économique nous y pousse encore.
L’heure est pourtant à la densification des villes et villages, n’est-ce pas contradictoire de vouloir stopper la densification urbaine ?
Je prône à contre-courant une « dédensification » de ces zones et un réinvestissement des zones qu’on a désertées et qui présentent un potentiel d’adaptation sous-estimé. Le zéro artificialisation net (ZAN3) peut se faire comme cela. Il ne s’agit
pas de surdensifier là où les risques sont élevés, mais davantage de réinvestir des villes et espaces délaissés par le passé pour des raisons d’attractivité économique.
D’ailleurs, cette dédensification pour raisons climatiques a déjà commencé : l’immobilier à Cherbourg-Octeville a progressé de près de 50 %, par exemple4. J’y vois en partie déjà une forme de migration climatique. De plus en plus de personnes en télétravail choisissent de vivre loin des villes trop chaudes, trop bruyantes, avec trop peu de nature, mal adaptées. Il faut donc repenser le territoire à l’aune de la connaissance climatique des zones à risque et, via un plan national, réinvestir dans des villes au potentiel naturel et architectural sous-estimé. Il s’agit d’y ramener les services à la personne, la culture et l’éducation plutôt que de continuer à densifier des zones qui, dans vingt-cinq ans, deviendront invivables et toujours plus dangereuses.
« Réinvestissons dans des villes au potentiel naturel et architectural sous-estimé. »
Une convention citoyenne pour l'adaptation
Remettez-vous en question d’autres solutions à la lumière de l’adaptation intégrale ?
L’adaptation intégrale bouscule certains arbitrages récents. Par exemple, du point de vue de l’adaptation climatique, il existe du bon carbone. L’un des leviers du confort thermique estival est l’inertie thermique, or en faisant de la RE 2020 sans la vision de l’adaptation, on a construit des bâtiments très bas carbone mais souvent peu inertiels. J’ai été l’un des premiers ingénieurs en France à réaliser des immeubles en bois de grande hauteur, mais je considère aujourd’hui que, sur certains bâtiments exposés au risque de surchauffe, plus de masse et d’inertie avec un matériau comme le béton - avec son ciment décarboné au maximum - est justifié. Il est également possible de recourir à la pierre ou à la terre crue qui sont peu, voire complètement décarbonées.
Comment initier une prise de conscience générale en faveur de l’adaptation ?
Une fois la stratégie globale d’adaptation du territoire posée au niveau de l’État, sa mise en oeuvre doit se faire de façon locale : cela commence à l’échelle du village, qui va par exemple reméandrer son cours d’eau plutôt que d’envoyer ses eaux de ruissellement vers la ville en aval. Les élus locaux manquent souvent d’ingénierie pour avancer sur ces sujets d’où, là encore, le besoin d’une mission adaptation portée par des professionnels formés.
À ce titre, les initiatives « Petites villes d’avenir » sont à sanctuariser. Elles montrent la voie. La ville ne peut plus être autre chose que durable et adaptée à la fois. Si elle n’est que RE 2020, elle ne sera plus très longtemps viable.
Quel serait selon vous le plan idéal pour avancer rapidement ? Faut-il pousser en priorité une nouvelle réglementation ?
Je ne suis pas certain qu’il faille mettre la réglementation en premier, comme un totem à respecter. C’est avant tout une question politique et de société. Quand on interroge les Français, deux sujets dominent : la sécurité et le pouvoir d’achat. Or, qui peut encore douter après l’été 2026 que la sécurité passe désormais par l’adaptation ?
Quel que soit le lieu que l’on habite en France, le principal risque est aujourd’hui climatique avec ses conséquences systémiques. C’est celui qui, parmi les causes exogènes, fait le plus de dégâts sur la santé mentale, la santé physique et la mortalité. Le véritable enjeu est l’acceptation, par la société, des solutions qui en découlent. Créons une convention citoyenne de l’adaptation, comme nous avons eu la convention citoyenne pour le climat ; elle impliquerait les Français et faciliterait la compréhension des arbitrages à venir.
Quel serait le rôle des maîtres d’oeuvre dans ce débat de société ?
Les architectes, urbanistes et paysagistes auraient pour rôle de vulgariser et d’expliquer les raisons des choix proposés pour renouveler nos cadres de vie en tenant compte de la réalité climatique, pour mieux nous protéger. Et cela, en faisant comprendre que l’adaptation n’est pas nécessairement plus coûteuse. Ce sont souvent des choix de société plus que des solutions techniques, tels que faire ou ne pas faire, déplacer, décaler, en faire moins mais mieux.
Sachant qu’un euro investi dans l’adaptation, ce sont environ 10 euros économisés en cas de sinistre. Une fois l’adaptation comprise et voulue plutôt qu’imposée, il sera temps de mettre en place tout notre arsenal réglementaire, comme nous savons très bien le faire en France.
Protéger les gens et le patrimoine commun
L’adaptation de notre cadre de vie au dérèglement climatique n’est-il pas déjà sur la bonne voie ?
Nous n’avons pas complètement pris la mesure de ce que signifie l’adaptation au changement climatique. Si l’on croit que les maîtres d’ouvrage et les concepteurs font aujourd’hui de l’adaptation sur leurs projets, que les assureurs assurent des projets adaptés, que les villes se dotent d’équipements adaptés, on se trompe.
Nous l’avons vu cet été 2026 : des équipements publics sensibles tels que des hôpitaux ne sont pas adaptés au monde qui vient. Ce monde déréglé et fluctuant, l’homme moderne ne l’a pas connu. Il n’a pas encore acquis les connaissances et le recul systémique nécessaires pour passer à l’adaptation intégrale.
Si l’adaptation était intégrée, on ne fermerait pas les écoles maternelles en mai, on n’aurait pas de bâtiments qui prennent feu là où on ne l’imaginait pas, on ne se trouverait pas avec un mètre d’eau dans des locaux névralgiques faute d’avoir anticipé le ruissellement. Et l’on ne verrait pas des gens dormir dans leur cave ou leur voiture électrique climatisée faute de pouvoir survivre autrement à la chaleur.
L’adaptation intégrale nécessite d’anticiper cette réflexion de manière large. Le rôle du maître d’ouvrage n’est-il pas primordial pour cela ?
Nous sommes entrés dans une époque où cette analyse systémique des risques devient impérative pour chaque projet. C’est réellement nouveau dans l’adaptation intégrale, et c’est déstabilisant car chacun se demande en quoi il est concerné. Mais nous sommes tous dans une chaîne, et chaque projet dépend d’un système autour de lui. On connaît la conception bioclimatique, mais je parle aujourd’hui de conception morphoclimatique.
La morphogenèse5 du projet dépend du climat et de ses risques en cascade. Et cela concerne toute la chaîne de valeur de notre filière. Elle doit aborder ces questions nobles de la protection des gens et du patrimoine commun sans visées individuelles.
Revisiter les projets, missionner et désigner les autorités
Que proposez-vous dans l’urgence climatique que nous connaissons ?
Trois mesures me semblent prioritaires. La première est de revisiter les projets en cours à travers une analyse des risques climatiques et systémiques. La deuxième est de missionner des professionnels formés à l’adaptation climatique. Ainsi, le maître d’ouvrage s’adjoint et rémunère cette nouvelle compétence comme il l’a fait avec l’ingénieur environnement dont le métier est apparu il y a vingt ans avec la HQE et ses 14 cibles. À l’époque, personne n’était rémunéré pour cette mission. La maîtrise d’oeuvre disait déjà « on le fait ». On a fini par comprendre que c’était un vrai métier, une vraie compétence avec un bilan carbone, une analyse de biodiversité, et une simulation thermodynamique. J’espère qu’il se passera la même chose pour l’adaptation. Et la troisième est de désigner les autorités et contrôleurs compétents. Cela peut être les SDIS pour certains aspects, ou surtout les bureaux de contrôle. Ces derniers sont très qualifiés en France. Ils commencent déjà à se former à l’adaptation.
Cap sur la trajectoire d'adaptation au changement climatique
D’abord thermique, puis énergétique et aujourd’hui environnementale, nos réglementations ne progressent-elles pas suffisamment vite ?
Au regard du changement climatique, nous pouvons dire que nos réglementations sont en retard sur l’adaptation. Prenons l’exemple des
Plans de prévention des risques d’incendie de forêt (PPRIF). Il est indispensable pour une commune de savoir où puiser de l’eau en cas de problème, comment encadrer le débroussaillage aux abords des bâtiments sensibles, quels bâtiments sont exposés et vulnérables face au feu de végétation ou encore où accueillir les gens en cas d’évacuation. La réglementation regarde aujourd’hui le feu intérieur, et très peu le feu extérieur qui est un risque nouveau. Les SDIS6, qui donnent un avis conditionnant les permis de construire, s’intéressent à la propagation du feu dans les bâtiments et entre eux, mais pas au feu venant de l’extérieur, ni à l’évacuation en cas de fumée toxique. Sur les 35 000 communes de France, 200 seulement disposent d’un PPRIF de forêt à jour.
N’y a-t-il pas une norme ou une réglementation en vue sur l’adaptation ?
Il n’y a rien directement applicable dans nos métiers. Nous pouvons donc continuer à fermer les yeux en nous disant que la réglementation n’existe pas encore. Mais les constructions d’aujourd’hui seront climatiquement obsolètes dans cinq ans, certaines récentes le sont déjà. Personne n’ignore, par exemple, qu’il n’est plus acceptable de produire un logement mono-orienté au sud sans protection solaire. Pourtant, il s’en produit encore. N’attendons pas tout de la réglementation pour remettre en question certaines pratiques désormais caduques.
Parallèlement à nos métiers, la Trajectoire d’adaptation au changement climatique (TRACC) est entrée dans le code de l’environnement.
Ce texte percolera progressivement ses directives dans tous les documents d’orientation pour l’urbanisme (PLU, SCOT, SRADDET 7, PCEAT 8…). Bientôt, les programmes et, par conséquent, les projets y seront soumis. C’est une question de quelques années au maximum.

Pour en savoir plus...
Lire L’adaptation intégrale. Bâtir avec la réalité climatique pour nous protéger, paru aux éditions du Moniteur en juin 2026, écrit par Laurent Rossez.
- Administrateur du Plan bâtiment durable et ancien président de Novabuild, pôle écoconstruction des Pays de la Loire.
- Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement.
- Loi Climat et Résilience.
- Source en suivant ce lien
- Morphogenèse du projet : ensemble des circonstances climatiques qui déterminent la conception et l’évolution du projet.
- Service départemental d’incendie et de secours.
- Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires.
- Le plan climat-air-énergie territorial.